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L'Univers de Peyton Place - Fanfictions

Matt Carson : 1/10 - Je me présente...

C’est toujours le même rituel. Chaque année au mois de septembre, l’été de la Saint-Martin enveloppe la Nouvelle Angleterre d’une chaleur étouffante.

Je me gare sur le parking où la pancarte au nom de Steven Cord est encore plantée. Je pense mentalement à donner des instructions pour la faire enlever et la remplacer par une pancarte à mon nom.

J’éteins le lecteur mp3 qui hurle un titre de Green Day, mon groupe préféré. Et je m’apprête à sortir du bien-être climatisé de ma voiture pour me prendre de plein fouet le soleil qui brule ma peau.

Et peut-être le savez-vous, sinon croyez-moi sur parole : porter un costume trois pièces avec cravate par une chaleur pareille, voilà qui est loin d’être une partie de plaisir.

Mais mon métier d’avocat exige une tenue correcte. Plaider à la Cour en bermudas, large tee-shirt hawaiien et tongs aux pieds, voilà qui me plairaient bien. Mais qui satisferaient moins les juges.

Malette à la main, je me dépêche et m’engouffre dans le hall d’entrée du Peyton Professional, le plus grand immeuble de la ville.

En cette période aride, tout le monde recherche un petit coin de fraicheur. Un angle de paradis où pouvoir respirer tranquillement. Le hall est bondé et je me surprends à penser que certaines personnes trainent des pieds dans cet endroit pour retarder le plus tard possible l’inévitable, à savoir poser un pied dehors et flirter avec l’enfer. Une chaleur aussi étouffante, qui vous dessèche la gorge, c’est presque inhumain.

Et dire que dans quelques semaines va s’installer le long hiver qui recouvrira la région d’un manteau aussi blanc que glacial.

C’est ainsi que cela se passe ici. Bienvenue à la Nouvelle Angleterre, la région des Etats-Unis qui a démocratisé le mot « paradoxe ».

On ne va pas continuer à parler de la pluie et du beau temps. Je prends l’ascenseur avec Coralie Maddock, la jolie fille qui travaille au Clarion, le journal du Comté de Peyton qui avait appartenu il y a très longtemps de cela à mon oncle.

Elle me sourit en faisant battre ses faux-cils. Je lui rends son sourire et fait battre à mon tour mes vrais-cils. Je lui plais, c’est certain.

Il faut dire que, sans vouloir me vanter, que j’ai de beaux restes. Je ne vous dirais pas mon âge, ça ne se dit pas. Mais je pense (enfin, j’espère) n’avoir atteint que la moitié de mon existence sur terre.

Bref, je ne suis pas intéressé par Miss Maddock. D’abord parce qu’elle doit avoir quinze ans de moins que moi, et ensuite parce que c’est une fille.

Elle sort au deuxième étage. J’appuie sur le bouton du douzième, là où se trouve mon nouveau bureau. Je profite de l’ascension pour me présenter.

Je m’appelle Matthew Carson, fils d’Elliot Carson et Constance McKenzie. Vous pouvez m’appeler Matt.

Je suis avocat, mais ça, je crois vous l’avoir déjà dit. Je suis né dans cette ville, Peyton Place. Mais je ne l’ai connu que brièvement. Mes parents l’ont quittée peu après la disparition de ma grande sœur Allison.

J’ai décidé d’étudier le droit pour devenir avocat. Une passion que j’ai dans mes tripes depuis mon enfance. J’ignore pourquoi. Peut-être par soif de justice. Peut-être parce qu’avant ma naissance, mon père a passé dix-huit ans en prison pour un crime qu’il n’avait pas commis, et qu’un bon avocat lui aurait évité cette longue agonie derrière les barreaux. Peut-être aussi parce que la disparition de ma sœur Allison, survenue dans des conditions suspectes, a brisé le cœur de ma mère.

Oui, on peut le dire : je traine des casseroles derrière moi. Une succession de drames qui m’ont donné la force d’être ce que je suis à l’heure actuelle : un avocat respecté.

Après l’obtention du mon diplôme, j’ai intégré un grand cabinet à San Francisco. J’y suis resté quinze ans. Je sais ce que vous êtes en train de penser : comment un avocat qui a une place de rêve dans une grande métropole peut-il atterrir au fin fond de la Nouvelle Angleterre ?

Deux raisons à cela. La première, c’est que je voulais mon indépendance. Parfois, il m’arrive de partir en live, vous vous en apercevrez très vite. Ce qui ne plaisait pas forcément aux associés du cabinet californien.

La deuxième raison, c’est encore une casserole que je traine derrière moi. Quelque chose qui me bouffe la vie, mais que je n’ai pas envie de remettre sur le feu maintenant. La plaie ne s’est pas encore refermée. Un jour je vous en parlerai, c’est promis. Mais pas maintenant.

J’ai donc décidé, à la fin du printemps dernier, de repartir à zéro. Redémarrer une nouvelle vie est pour moi un moyen d’oublier, de reprendre mon destin en main. Lorsque mes parents, revenus vivre à Peyton Place pour y couler une retraite salvatrice, m’ont appris que le vieux Steven Cord se retirait des affaires et qu’il cherchait un remplaçant, je n’ai hésité qu’une fraction de secondes.

J’ai eu de la chance que mon compagnon, Chris Harper, ait accepté de me suivre. Je lui en suis reconnaissant. Chris, c’est ma bouée de sauvetage. Celui qui m’arrache la tête hors de l’eau lorsque je coule. C’est mon souffle… Ma vie.

Chris a accepté de vendre son bar pour me suivre à Peyton Place. Aujourd’hui, il a un travail à temps plein. Le plus beau métier du monde : il s’occupe de notre petite fille, Allie. Une merveilleuse petite perle de cinq mois, que nous avons adopté à sa naissance.

L’ascenseur parvient à l’étage de mon nouveau bureau et je jette furtivement un regard sur le miroir qui me fait face.

Je passe une main dans mes abondants cheveux poivre et sel. Je hoche mon menton carré à fossettes (héritage paternel) d’un air approbateur. Je suis prêt pour ma première journée en solo.

C’est du moins ce que je croyais.

Lorsque j’entre dans le bureau feutré après avoir salué Jen, mon assistante, je suis surpris de voir Steven encore attablé à son bureau. Enfin… c’est le mien maintenant.

Le vieil avocat approche des quatre-vingts ans. Il est resté à mes côtés tout au long de l’été, afin de me renseigner sur les dossiers que je reprends. Vendredi dernier devait être normalement son dernier jour.

Je ne cache pas ma surprise.

- Steven, vous n’aviez pas prévu une partie de pêche aujourd’hui ?

- Ne t’inquiète pas mon garçon. Je ne vais pas rester longtemps. Ma canne à pêche m’attend dans le coffre de la voiture.

Il se lève doucement et me fait signe que, dorénavant, ce confortable fauteuil est le mien.

Je pose ma mallette de travail sur le bureau et m’installe.

- Qu’est-ce qui vous amène ici ? Ne me dites pas que vous avez déjà la nostalgie du travail ?

- Oh non, ne crois pas cela. Je suis impatient d’aller taquiner le goujon. Mais j’avais une chose importante à te dire et je voulais le faire de vive voix.

Le vieil homme parle en faisant claquer son dentier. Un bruit que je n’apprécie pas particulièrement. Mais le pauvre n’y est pour rien. Il contourne le bureau et se plante devant moi. Son index droit m’indique un gros carton d’archives posé derrière le fauteuil, juste devant la baie vitrée qui donne sur le square de la ville.

Je me retourne.

- Qu’est-ce que c’est ?

- L’affaire Douglas. Un homme retrouvé mort assassiné, nu comme un ver, dans la cour arrière d’une maison de Chesnut Street.

Chesnut Street. La rue la plus huppée de Peyton Place. Je sais de quoi je parle. Chris et moi y avons élus domicile.

- La police a un suspect ?

- Tu n’y es pas. C’est une affaire qui date de 1998. Un homme a été arrêté en condamné pour ce meurtre. Jason Douglas, le propriétaire de la maison où la victime a été découverte.

Steven inspire profondément et fait choir sa vieille carcasse sur une chaise.

- J’étais son avocat à l’époque. J’ai toujours été persuadé de son innocence. Et je n’ai pas réussi à le faire acquitter. Il croupit en prison depuis quatorze ans. Et je demeure persuadé qu’il n’est pas coupable.

Une ombre voile les yeux du retraité. Je sais ce qu’il peut ressentir. Le poids de la culpabilité, de l’impuissance et de la frustration. Je suis passé par là, moi aussi.

Steven me regarde. Il sait à qui je pense.

A mon père, Elliot. Je n’étais pas encore de ce monde quand il est sorti de prison. Mais ces dix-huit années passées derrière les barreaux pour un crime qui n’était pas le sien a laissé une marque indélébile qui a plané sur tous les membres de notre famille. Et qui continue à hanter nos nuits. On ne sort jamais indemne de ce type d’expérience.

- Qu’attendez-vous de moi, Steven ?

- Va parler à mon fils. On a trouvé un nouvel indice qui va permettre de rouvrir l’enquête. Je veux que tu étudies le dossier, et que tu défendes Jason Douglas mieux que je ne l’ait fait. Je veux que tu le sortes de cet enfer et que le vrai coupable paye. Tu peux faire ça pour moi ?

J’acquiesce.

Le vieil homme déploie un sourire.

- Je sais que je peux compter sur toi.

Il se lève péniblement en soupirant.

- Mon épouse et moi avons décidé qu’il est plus que temps de prendre le large. Nous partons demain faire un tour du monde. J’ignore si je reviendrais un jour à Peyton Place.

Il sort de sa poche son téléphone portable et me le montre.

- Je veux que tu m’appelles dans quelques jours et que tu m’annonce une bonne nouvelle.

A nouveau, j’acquiesce. L’émotion m’étreint lorsque je vois l’homme courbé marcher en boitant vers la sortie.

Steven Cord ferme la porte derrière lui. Une page se tourne.

Je soupire, saisit le carton derrière moi. Il est lourd. Le consulter me prendra toute la matinée. Autant s’y atteler tout de suite.

Vendredi prochain : 2/10 "Les faits"

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