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L'Univers de Peyton Place - Fanfictions

Peyton Place a 50 ans !

C'est le 15 septembre 1964 que la chaîne américaine ABC diffuse le premier épisode de Peyton Place, qui allait devenir l'un des plus gros succès d'audience des années 60. Le projet est né de la volonté de vouloir faire un feuilleton calqué sur le format de la série anglaise "Coronation Street" (feuilleton qui a débuté en décembre 1960 et qui est, à ce jour, encore à l'antenne avec près de 9000 épisodes !). 

Le projet en tête, il fallait trouver au réseau ABC le noyau de l'intrigue. Ils ont alors décidé de s'inspirer des personnages du roman sulfureux de Grace Metalious, paru en 1956. Le livre avait été un gros succès commercial, en même temps qu'il avait fait polémique pour ses sujets dérangeants (inceste, meurtre, viol...)

Pour fêter comme il se doit les cinquante ans de la série télévisée, je vous propose ici un extrait du livre de Grace Metalious, contant la véritable naissance de la petite ville de la Nouvelle Angleterre.

Peyton Place a 50 ans !

Dans le premier tome du roman de Grace Metalious, Clayton Frazier, un « indigène » de Peyton Place, emmène le journaliste Delaney venu couvrir le procès de Selena Cross, au haut de la colline, là où se trouve le château de Samuel Peyton et lui raconte comment la ville de Peyton Place tient son nom. Voici l’extrait en question :


 Delanay demanda :

« Qui était donc Samuel Peyton ? Un duc anglais ? Un comte ? Un aristocrate quelconque ? »

- C’est ce que pensent les gens, répondit Clayton en s’arrêtant pour s’essuyer le visage avec sa manche. En réalité, le constructeur de ce château, l’homme qui a aussi donné son nom à notre ville, n’était qu’un sale Nègre.

- Qu’est-ce que vous me chantez-là ? » s’écria Delaney.

Clayton but une gorgée et passa la bouteille à Delaney.

« Oui, répéta-t-il, un sale Nègre. »

Ayant bu à son tour une gorgée, Delaney rendit la bouteille à Clayton en disant :

« Allons, parlez. Ne m’obligez pas à vous arracher les mots les uns après les autres. Commencez par le commencement. »

Clayton but encore une gorgée, soupira, s’adossa aussi confortablement que possible à la muraille et commença en ces termes :

« Cela se passait longtemps avant la guerre de Sécession. Le Nègre en question vivait dans le Sud, je ne saurais pas vous dire où. C’était un esclave. Il travaillait sur une plantation dont le propriétaire était un nommé Peyton. Lui-même s’appelait Samuel. C’était un type en avance sur son temps. Alors que nul n’avait encore entendu parler d’Abraham Lincoln, il avait déjà, lui, de drôles d’idées. Par exemple, il voulait être libre. Et, notez bien, c’était à l’époque où les gens considéraient encore les Nègres comme des chevaux de trait ou comme de mules. Samuel décida de prendre la fuite. Certains prétendent qu’il vola de l’or à son maître, le nommé Peyton. Ne me demandez pas si c’est vrai. Je n’en sais rien. D’ailleurs, personne n’en sait rien. Comment s’y prit-il ? Là aussi, ignorance sur toute la ligne. Samuel était un gaillard grand et bien découplé. Au reste, s’il n’avait pas eu ce qu’on appelle aujourd’hui des moyens physiques, il n’aurait jamais réussi à s’enfuir, car, à cette époque, ce n’était pas une petite affaire, pour un esclave, de fausser compagnie à un planteur du Sud. Bref, il s’embarqua sur un bateau en partance pour la France. Sur ce point également, j’ignore tout de la manière qu’il employa pour se débrouiller. Certains prétendent que le capitaine de ce bateau était un demi-Nègre. Vous voyez ce que je veux dire ?

- Un mulâtre ?

- Exactement. Moi, je ne sais pas. Ce sont les gens qui disent ça. Mais personne ne pourrait démontrer qu’il s’agissait bien d’un mulâtre. Bref, Samuel se rendit en France, à Marseille exactement. Comme je crois l’avoir déjà dit, il n’eut certainement pas la vie facile. Comment ce robuste gaillard, noir comme un as de pique, parvint-il à passer inaperçu ? Je ne sais pas. En tout cas,  il s’installa à Marseille, devint armateur et, en quelques années, fit fortune. Comment débuta-t-il ? Il avait, paraît-il, encore un peu de cet or qu’il avait volé à Peyton, son ancien maître. Ce qui est certain, c’est que peu d’années après son arrivée en France, il était riche, très riche. Il eut alors une autre idée, plus folle encore que celle qui l’avait incité à fuir la plantation où il était esclave. il se dit : « Maintenant que je suis libre et riche, je vaux autant qu’un Blanc. Dans ces conditions, pourquoi n’épouserais-je pas une Blanche ? » Aussitôt dit, aussitôt fait. La jeune fille qu’il épousa était une vraie Blanche, une Française. Elle s’appelait Violette. On raconte qu’elle était jolie et fragile comme un vase de porcelaine. Mais personne ne saurait être très affirmatif. Tout cela est si loin ! Samuel et sa femme vinrent aux Etats-Unis. Ils tombèrent en pleine guerre de Sécession. Une dame du Massachusetts, Mme Beecher-Stowe, avait écrit « La Case de l’Oncle Tom ». Vous savez bien, ce bouquin sur les esclaves. En tout cas, du jour au lendemain, beaucoup de gens s’étaient mis à aimer les Nègres. Du moins, ils les aimaient en paroles. Samuel et Violette se rendirent à Boston. Samuel avait dû se tenir ce raisonnement : « Puisque je suis très riche et que les gens se sont mis à aimer les Nègres, nous allons nous installer à Beacon Hill et nous recevrons les familles les plus riches et les plus élégantes de la ville. » Total : il ne réussit même pas à trouver une maison dans Boston. Il n’aurait peut-être pas rencontré le même insuccès s’il avait été vêtu de haillons, et si sa femme Violette avait été noire de peau et avait eu l’air traqué de ces esclaves qui ont été trop longtemps poursuivis par des chiens. Bien entendu, tout cela n’est que suppositions. Ce qui est certain, c’est qu’à Boston, on était pas encore habitué à voir un Nègre portant jabot de dentelle, vêtu d’un habit brodé et chaussé de bottes à quarante dollars la paire. C’est que quarante dollars, à cette époque, c’était une somme ! En tout cas, bien que libre, riche et marié à une femme blanche, Samuel ne pu s’acheter une maison à Boston. Il serait alors entré, assure-t-on, dans une de ces colères terribles qui sont particulières aux Noirs. Il fit le serment d’aller si loin, si loin de Boston, que jamais plus il lui serait nécessaire de poser les yeux sur un homme blanc. Il vint donc ici. Oui, l’endroit où se trouve aujourd’hui Peyton Place. Naturellement, la ville n’existait pas. Il n’y avait que des collines, des forêts et la Connecticut River. Bien sûr, il y avait des villes plus ou moins grandes plus au Sud. Mais, ici, rien, absolument rien. Samuel choisit la plus haute de toutes les collines et décida d’y construire un château pour lui-même et pour sa femme blanche, la fragile Violette. Pendant tout le temps que dura la construction du château, ils vécurent dans une cabane. Passez-moi la bouteille. »

Delaney passa à Clayton la bouteille de whisky. Clayton but une gorgée. Puis, frappant du plat de la main le mur de pierre auquel il était adossé :

« Vous voyez cela ? fit-il. Et bien, tout cela a été importé. Oui. Tout : poutres, pierres, boutons de porte, glaces, etc. Tout ce qui a servi à construire ce château a été importé d’Angleterre. Les meubles eux aussi ont été importés, et même les lambris. Tout, vous dis-je ! Je suis prêt à parier que ce château est le seul vrai que nous ayons dans notre région, à des lieues et des lieues à la ronde. Quand tout fut terminé, Samuel et Violette s’installèrent dans leur nouvelle demeure. Et, plus jamais, ils ne mirent le pied dehors ! Bientôt, un nommé Harrington construisit le long du fleuve plusieurs manufactures. Une agglomération naquit. Le chemin de fer qui allait à White River ne tarda pas à la traverser. De leurs wagons, les gens regardaient le château de Samuel et demandaient : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » On leur répondait : « C’est un château, pardi ! » Ils insistaient : « Qui peut bien habité là-dedans ? – Un nommé Peyton. » Car il faut dire que Samuel avait pris le nom de famille de son ancien maître. Et voilà pourquoi notre ville fut finalement appelée « Peyton Place ».

- Et ensuite, qu’arriva-t-il ? demande Delaney.

- Que voulez-vous dire par « ensuite » ?

- Cette histoire ne peut tout de même pas finir de cette façon ! Qu’advint-il de Samuel et de Violette ?

- Il moururent, répondit Clayton. Violette mourut la première. Certains disent qu’elle était tuberculeuse, d’autres qu’elle fut emportée par le chagrin d’être claquemurée dans cette sinistre bâtisse. Toujours est-il que Samuel l’enterra derrière le château. Sa tombe est faite d’une grande plaque de marbre blanc venant de l’Etat du Vermont. Quand Samuel mourut à son tour, on l’enterra près d’elle. Mais sa pierre à lui est petite et carrée. C’est un marbre noir venant d’Italie ou d’un autre pays d’au-delà des mers. Les obsèques de Samuel furent faites aux frais de notre Etat, car j’allais oublié de vous dire que c’est à lui que le défunt avait légué ses propriétés et le château par-dessus le marché. Certains prétendent que notre Etat n’a jamais honte d’accepter les cadeaux.

- Qu’a-t-il fait du château ? demande Delaney en regardant l’une des ouvertures percées dans la muraille et fermées par des grilles.

- Rien, répondit Clayton. Mais Samuel n’était pas un idiot. Il avait des forêts à quelque distance d’ici, un peu plus au nord. L’Etat les exploita. Quant au château, l’Etat se contente de veiller que les grilles soient bien verrouillées et que personne ne se glisse à l’intérieur. Vous comprenez, dans le testament de Samuel, il n’y avait pas de recommandations au sujet de l’intérieur du château. Résultat : tout y est en ruine ou pourri. Les rideaux s’en vont en lambeaux. Des rats logent dans les fauteuils. Les lambris se décollent et tombent en morceaux. Le grand lustre qui se trouvait dans le hall de réception s’est écroulé sur le plancher, pendant un orage. »

Un peu avant d’atteindre Elm Street, le jeune journaliste regarda Clayton Frasier.

« J’ai remarqué, dit-il, que vous étiez très tolérant pour un habitant du nord de la Nouvelle-Angleterre. Dans ces conditions, comment se fait-il que vous parliez toujours de Samuel Peyton comme d’un « sale Nègre » ?

- Pourquoi pas ? répliqua Clayton. Nos anciens, et mon père en premier lieu, prétendaient que, vers la fin de la guerre de Sécession, Samuel Peyton envoyait de Portmouth des bateaux chargés d’armes vers le Sud. N’est-ce pas là la conduite d’un salaud ? Si Samuel Peyton avait été un Blanc, je dirais : « C’était un sale rebelle ! » Mais voilà : c’était un Nègre ! »


Extrait du roman de Grace Metalious « Peyton Place », tous droits réservés.

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Marie A 15/09/2014 21:41

Joyeux Anniversaire Peyton Place !!!
Très intéressant cette leçon d'histoire. Reste plus qu'à expliquer comment le Peyton Place de Samuel devient la ville d'un Peyton blanc... pour les 5 ans du blog peut-être ?

Mr. Peyton 16/09/2014 11:26

Justement, c'est une des grandes différences entre la série télé et le roman. Dans le roman, les Peyton n'existent plus et leur château est à l'abandon. Alors que dans la série télé, ils ont gardé la famille avec le vieux Martin, et cette famille-là était blanche.