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L'Univers de Peyton Place - Fanfictions

Le fil du temps #21 et #22

Carolyn resta assise un moment sur la chaise à roulettes, sans véritablement savoir quoi faire. Son cerveau était déconnecté. Un brouillard se forma devant ses yeux.

Elle réalisa alors qu’elle pleurait.

Des éclats de voix, provenant de la boutique, la tira de sa torpeur.

Elle se leva et, doucement, avança jusqu’aux escaliers en colimaçon.

Martha était visiblement bouleversée. Elle arpentait la pièce, se passant constamment une main sur ses cheveux roux.

Le fil du temps #21 et #22

Mme Grandville était encore là. Elle semblait ennuyée.

- Etes-vous sûre qu’il était là ?

- Bien évidemment. Ce n’est pas le genre d’objet qu’on laisse traîner n’importe où ! Mon Dieu, mais qu’est-ce que je vais faire ? Il appartenait à mon mari. Il en prenait grand soin. Qui a pu le dérober…

- Vous devez appeler la police. C’est très grave. La personne qui a volé ce revolver est sans aucun doute…

Carolyn n’écoutait plus. Elle avait bien compris. Les Frances possédaient un revolver et il avait disparu. Et Carolyn savait où il se trouvait : dans les mains de la jeune Sandy.

L’avocate descendit l’escalier. Martha sursauta en l’apercevant.

- Que faites-vous ici ? Vous n’avez pas le droit de monter, vous…

Carolyn n’avait pas le temps d’écouter les jérémiades de Martha Frances. Elle se dirigea vers elle.

- Appelez la police et demandez qu’ils envoient une patrouille de toute urgence à Highlay High School. C’est très important. La vie d’une jeune fille est en danger.

- Mais je…

- Faites ce que je vous dis !

Carolyn ne voulait pas perdre de temps. Elle quitta précipitamment la boutique, courut jusqu’à la voiture et démarra en trombe.

Elle grilla tous les feux, roulant plus vite que la loi l’y autorise. A deux reprises, elle faillit percuter une voiture.

Le temps pressait. Carolyn espérait se faire repérer par une patrouille de police. Il lui filerait le train et elle pourrait alors les emmener jusqu’à Highlay.

Mais aucun flic n’était en vue.

Elle parvint à l’école, ne prit pas la peine de se garer. Elle sauta hors de la voiture et se précipita dans la chambre de Chrissie.

En ouvrant la porte, elle trouva Chrissie recroquevillée près du mur, au fond de la pièce. Elle avait le regard d’un animal apeuré qui sentait son prédateur prêt à bondir à tout instant.

Le prédateur de Chrissie, en l’occurrence, était Sandy. La jeune fille la tenait en joue avec son revolver. Elle se trouvait à deux mètres à peine d’elle.

Carolyn tendit la main vers Sandy.

- Sandy, je t’en prie, ne fais pas ça.

Sandy se déplaça légèrement de façon à avoir Carolyn et Chrissie dans son champ de tir.

- Fermez la porte.

Carolyn s’exécuta. D’un geste, Sandy lui fit signe de rejoindre Chrissie.

Carolyn ne pouvait détacher le regard de l’arme.

- Joli joujou, n’est-ce pas ?, clama Sandy.

- Ce n’est pas un jouet. Si tu tires, le bruit avertira tout le monde.

- C’est un silencieux. C’est avec ce revolver que mon père s’est fait sauter la cervelle. Le pauvre ne supportait plus les railleries sur son physique. Il était gros. Comme ma mère. J’ai hérité de leur gène. Sauf que moi, je suis plus forte qu’eux. Je ne me laisse pas démonter par les gens. J’ai décidé que c’était moi qui allais les démonter.

- Tu es en colère, Sandy. Mais ce n’est pas une raison pour faire du mal au gens. Il y d’autres façons de régler les problèmes.

- Je n’en vois pas d’autres.

Carolyn voulait gagner du temps, en espérant soit que KC ait convaincu le Capitaine George, soit que Martha ait prévenu la police selon les instructions de l’avocate.

- Tu peux me dire pourquoi ? Pourquoi toutes cette mise en scène ? Les Trois Parques ?

Chrissie ne bougeait pas. Elle semblait terrorisée au point de ne même pas écouter ce qui se disait.

Tenant son arme fermement dans la main, Sandy sourit.

- Les Trois Parques m’ont toujours fascinée. J’adore la mythologie grecque. J’ai lu je ne sais combien de livres là-dessus. J’avais le temps, remarquez ! Personne ne m’invitait jamais, je restais seule tous les soirs et les tous les weekends chez moi.

- Les Parques t’ont tellement fascinée que tu as voulu leur ressembler, n’est-ce pas ? Comme tu as voulu ressembler à Chrissie en décorant ta chambre de la même façon que la sienne.

Sandy était décontenancée par les propos de l’avocate.

- Comment savez-vous cela ?

- Peu importe comme je le sais. Ce que je veux savoir, c’est pourquoi ?

- Pourquoi je voulais ressembler à Chrissie ? Parce que je l’aimais. C’était aussi simple que ça. Je voulais lui ressembler, je voulais qu’elle s’intéresse à moi. Qu’elle m’aime à son tour.

Une larme roula sur les joues de Sandy.

- Au lieu de ça, elle m’a humiliée. Elle m’a fait subir les pires choses. Elles et ses copines m’ont… elles m’ont….

Sandy n’arrivait plus parler.

- Je sais ce qu’elles ont fait, Sandy. Ce n’est pas bien. C’est horrible. Et je sais ce que tu peux ressentir, mais ce n’est pas une raison pour…

Sandy coupa la parole à Carolyn :

- Pas une raison ? Vous croyez ! Elles m’ont cassée. En prenant ces photos et en les exposant à tout le monde, sauf à la vue de la directrice bien sûr, elles m’ont réduite à l’état de chose. Vous comprenez ce que ça veut dire ?

- Oui, je comprends.

- Alors j’ai décidé de réagir. Je ne voulais pas continuer à passer pour une victime. Je voulais qu’elle paye. « Elle » en particulier.

Sandy désigna Chrissie.

- Les autres, je m’en fiche. Mais elle… Ma Chrissie. Ma belle Chrissie… elle n’avait pas le droit. Elle n’avait pas le droit de me faire ça !

- Mais pourquoi avoir choisi Mme Barclay pour cible ?

- C’était la première partie de mon plan. Chrissie m’avait confiée qu’elle avait convaincu ses parents de l’inscrire à Highlay. Elle avait trouvé dans le grenier de sa maison des papiers qui prouvaient qu’elle avait été adoptée. Parmi ces papiers figurait la lettre de la fille enceinte, portant l’entête du centre de soins de Boise. La fille avait écrit qu’elle allait quitter le centre et allait venir à Los Angeles pour accoucher. La lettre était signée Suzie Barclay. Dès lors, Chrissie n’a eu qu’une envie : retrouver sa génitrice. Elle est allée au centre de soin, pour en savoir plus sur elle.

Carolyn jeta un œil vers Chrissie. La jeune fille tremblait de tous ses membres. Elle avait la tête baissée. Elle connaissait la véritable peur pour la première fois de sa vie.

Sandy poursuivit l’histoire de Chrissie.

- Et là, on lui apprend que Suzie Barclay n’est jamais tombée enceinte. Chrissie était alors persuadée que son dossier médical avait été falsifié. Dans la lettre qu’elle avait trouvée au grenier, Suzie Barclay avait dit qu’elle comptait devenir enseignante. Chrissie a fait des recherches auprès du corps professoral. Et elle a retrouvé la trace de sa mère : ici même. Elle essayait donc de chercher des preuves qu’elle était bien la fille de Mme Barclay.

Carolyn secoua la tête, priant pour que la police arrive vite.

- Tout cela ne me dit pas pourquoi tu t’en es prise à elle.

Sandy haussa les épaules, tout en tenant fermement l’arme.

- Barclay était le point de départ de l’histoire. De mon histoire à moi. C’était elle qui avait donné naissance à Chrissie. Elle était donc la genèse de ma revanche.

Sandy essuya de sa main libre les larmes sur ses joues.

- Après ce qui s’était passé dans les vestiaires, j’avais tellement de colère en moi. Je la canalisais tant bien que mal, mais il me fallait un défouloir. J’avais besoin de cogner, vous comprenez. Ma colère s’est transformée en rage. J’avais relu l’histoire des Trois Parques. Elle avait réussi à me calmer. Nona, Decima et Morta. Trois femmes unies par un même dessein : le droit de vie et de mort sur les êtres humains. Alors j’ai décidé d’être Nona, Decima et Morta. J’allais être le destin de Chrissie. J’avais décidé que dorénavant, elle ne serait plus maîtresse de sa destinée. J’allais en faire ma marionnette. J’allais décider quand elle allait mourir. C’est moi qui, comme Morta, allait couper le fil de sa vie. »

« Le destin de Chrissie et celui de sa mère étaient dans mes mains. C’est un pouvoir extraordinaire. Je me sentais pousser des ailes à mesure que mon plan s’élaborait.

Sandy avait les yeux qui brillaient lorsqu’elle évoquait cette période. Elle poursuivit.

- Je suis dans un premier temps devenue Nona. J’ai déroulé le fil de la vie. Je n’avais même pas prévu de saccager la salle de classe. Mon intention était de tisser une toile avec le fil de coton. De marquer mon territoire. Le territoire de Nona. Mais il y avait tellement de colère en moi que je n’ai pas résisté. Je devais me défouler. Alors j’ai tout cassé. Ça fait un bien fou, vous ne pouvez même pas savoir.

- Je n’ai toujours pas compris pourquoi t’en prendre à Mme Barclay.

Sandy éluda la question et poursuivit :

- La deuxième partie de mon plan : Decima. Il fallait faire comprendre que le temps était compté, que Morta n’était pas loin. Elle attendait, avec sa paire de ciseaux, de couper le fil. Decima décide du temps qu’il reste à vivre. J’avais prévu que la vie de Chrissie allait s’arrêter aujourd’hui. A 17 heures précises.

Elle sortit une montre gousset de sa poche et l’exhiba.

- Jolie, n’est-ce pas ? Mon père était horloger. C’est lui qui m’a appris à monter le mécanisme à l’envers.

Elle regarda la montre.

- Dans six minutes très exactement. C’est une sensation extraordinaire, inimaginable, que d’exercer un tel pouvoir sur une personne. Tu ne trouves pas, Chrissie ?

L’esprit de Chrissie était ailleurs. Carolyn eut l’impression qu’elle avait du mal à respirer. Une crise d’angoisse, certainement. Carolyn, de son côté, était plus calme. Elle avait peur, certes. Mais à la différence de Chrissie, ce n’était pas la première fois qu’on pointait une arme sur elle.

Sandy s’adressa à Chrissie.

- Tu ne réponds pas ? Avoir le pouvoir sur quelqu’un, tu connais, n’est-ce pas ? Tu sais la sensation que ça fait. Le chasseur devant sa proie. Aujourd’hui, les rôles sont inversés. Ce n’est plus moi la proie, et tu n’es plus le chasseur.

Sandy regarda sa montre.

- Trois minutes trente.

Carolyn intervint :

- Et que comptes-tu faire de moi ? Est-ce que tu as aussi mon destin entre tes mains ?

- Vous êtes ce qu’on appelle un dommage collatéral. Vous allez jouer le rôle de la victime de Chrissie.

Carolyn fronça les sourcils.

- Je ne comprends pas.

- Vous m’avez demandé ce que Mme Barclay faisait dans toute cette histoire, n’est-ce pas ?

- Et que fait-elle ?

- C’est simple : elle est mon alibi. Vous n’alliez pas croire qu’après avoir tué Chrissie, j’allais me constituer prisonnière, tout de même ! Il fallait une histoire cousue de fil blanc.

- Qu’est-ce que tu as imaginé ?

Sandy partit d’un rire nerveux. Elle regarda sa montre.

- Il me reste deux minutes dix pour vous le dire. Alors ne perdons pas de temps. J’ai tout fait pour que Chrissie soit soupçonnée d’être le vandale. Même si, à vous, je faisais croire le contraire. Pourquoi ? Parce que vous et votre amie détective étaient les seules personnes qui pouvaient convaincre Mme Highlay de ne pas renvoyer Chrissie, auquel cas je n’aurais pas pu couper le fil. En croyant à son innocence, vous avez tout fait pour retarder le renvoi de ma Chrissie adorée. Sans le savoir, vous l’avez jetée dans la gueule du loup.

Carolyn fut ébranlée à l’idée de penser qu’elle allait être responsable indirectement de l’exécution de la jeune fille.

Sandy jeta un regard sur la montre.

- Le temps passe vite. Une minute et cinq secondes. Bref, Chrissie devait être la coupable des méfaits qui était survenu. Son dernier acte a été de se rendre chez Barclay et de l’abattre. Ensuite, revenue dans sa chambre, avec l’arme dans ses mains - arme qu’elle avait dérobée à mes parents - elle a été prise de remords et elle s’est tirée une balle dans la tête.

Le sang de Carolyn se glaça.

- Est-ce que ça veut dire que…

Sandy opina du chef.

- Mme Barclay ne voulait pas m’ouvrir la porte. J’ai dû insister. Je lui aie dit que j’avais eu un accident et que j’étais blessé. Elle a enfin consenti à m’ouvrir.

Sandy soupira.

- Le seul problème, c’est que j’avais oublié sa montre gousset chez moi. Je ne suis pas sûre de l’avoir tuée au bon moment. Morta ne m’en voudra pas j’espère.

Carolyn ferma les yeux. Elle fut prise de nausée. Elle se revoit dans la chambre de Sandy, elle revoit l’aiguille s’arrêter. Ce compte à rebours n’était pas destiné à Chrissie. Il était réservé à Suzie Barclay.

Sandy s’approcha de Chrissie. Elle était assise contre le mur, recroquevillée sur elle-même, en gémissant.

Sandy pointa l’arme en direction de la tempe de la jeune fille.

- Non, supplia Carolyn. Ne fais pas ça, je t’en supplie ! Non !

- Il faut que je vise bien. Ce doit être un suicide. On retrouvera les empreintes de Chrissie sur l’arme qu’elle tiendra dans la main. Quant à vous, Mlle Russell, je m’occuperais de vous tout de suite après.

Elle saisit de nouveau sa montre.

- Nous y voilà. Dix… neuf… huit…

Chrissie avait les bras ramenés sur son visage et pleurait. Carolyn suppliait Sandy d’épargner la vie de Chrissie.

- … sept… six…

Il ne resta que cinq secondes lorsque la porte de la chambre s’ouvrit.

Tout s’est alors déroulé très vite.

Eleanor Prentiss saisit immédiatement l’urgence de la situation. Elle se précipita vers Sandy.

La jeune fille rousse n’eut pas d’autre choix que de diriger son arme vers Eleanor et de tirer.

Le coup, silencieux, partit.

Carolyn hurla. Elle vit alors une minuscule tâche rouge sur le tailleur blanc d’Eleanor, au niveau de l’épaule. La tâche grossissait rapidement. L’amie de Carolyn tomba à genoux. Puis s’étala sur la moquette bleue.

Sandy avait le visage contracté. Elle tourna de nouveau son attention vers Chrissie.

- Le temps est écoulé !, cria Carolyn.

La main de Sandy qui tenait le revolver se mit à trembler. Chrissie était toujours dans la même position, parer à recevoir le coup fatal. Elle gémissait doucement, tandis que Carolyn tentait une ultime chance de la sauver.

- Le temps est écoulé, répéta l’avocate. Tu as perdu, Sandy. Tu n’as pas réussi à être les Parques. Morta n’a jamais échoué. Elle a toujours coupé le fil à temps. Tu n’as pas réussi à tenir le destin de Chrissie dans tes mains. Il t’a échappé. Tu n’as pas réussi à couper le fil !

Sandy sembla prendre conscience de son échec. Elle offrit à Carolyn un regard désespéré.

- C’est trop tard. La mission doit être accomplie.

Puis ses yeux se posèrent de nouveau sur Chrissie.

- Plus un geste ! Baisse ton arme !

Le capitaine George entra en trombe dans la pièce, suivit par KC.

Et Sandy capitula. Elle jeta son arme à terre.

Morta avait perdu. 

Le fil du temps #21 et #22

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, ce fut elle qu’elle vit en premier.

La petite boite était ouverte. Un son mélodieux en jaillissait. Et les cheveux de bois, minuscules, dansaient dans une ronde joyeuse.

Eleanor Prentiss remua dans son lit.

Carolyn, qui veillait sur son amie, se leva et accourut auprès d’elle.

- Ellie ! Est-ce que ça va ?

Eleanor gémit.

- J’ai mal à l’épaule.

- Te souviens-tu de ce qui s’est passé ?

- Le… Sandy ! Mon Dieu, Sandy a tiré sur moi ! Chrissie ? Comment va-t-elle ? Est-ce qu’elle… ?

- Tout va bien. Sandy a été arrêtée à temps. Chrissie va très bien. Un peu secouée par les événements, mais ça va.

- Sandy… pourquoi ?

- Sandy a eu une mauvaise période. Elle a été humiliée en public et… disons qu’elle a disjoncté. C’est une gamine solitaire qui s’est inventée un monde à elle. Un monde cruel, pour palier à son manque d’affection.

- Que va-t-il lui arriver ?

- Des médecins s’occupent d’elle. Elle est entre de bonnes mains. Je pense qu’elle va suivre une thérapie dans un centre spécialisé, qui lui fera prendre conscience des actes qu’elle a commis. Ça sera très long, sans aucun doute douloureux, mais je pense qu’avec des soins, elle devrait s’en sortir et peut-être, pourquoi pas, mener un jour une vie normale.

Eleanor secoua la tête.

- Elle était si gentille… Et intelligente aussi. Je l’ai toujours considéré comme une fille sans problème.

- Et pourtant elle en a. C’est une fille solitaire, qui n’a jamais réussi à s’exprimer, à faire ressortir sa colère. Ce qu’elle aurait dû faire, c’était parler de ses ennuis. Au lieu de cela, elle a tout intériorisé.

- Si j’avais su…

- Personne ne pouvait savoir, Ellie. Comme tu le dis, tout le monde pensait qu’elle n’avait aucun problème. Elle parvenait bien à cacher ses sentiments.

- Je n’arrive pas à réaliser. J’ai l’impression de vivre un cauchemar.

- Sandy aimait Chrissie en secret. Et un jour, elle a été meurtrie par son attitude. Imagine cela : la personne que tu aimes te plante un couteau dans le dos. Sandy ne l’a pas supporté. Elle a pété un câble. Elle souffre d’une psychose. Elle se sent tellement mal dans sa peau qu’elle a tendance à s’identifier à d’autres personnes. Elle s’était identifiée à Chrissie qu’elle prenait pour exemple. Mais comme elle l’a trahie d’une façon la plus ignoble qu’il soit, alors elle s’est identifiée à d’autres personnes. En l’occurrence trois autres personnes : les Trois Parques.

Eleanor fronça les sourcils.

- Je ne comprends pas.

- Je t’expliquerais tout en détail plus tard. Ellie, il faut que je sache : la police va te demander si tu souhaites porter plainte pour… la blessure.

Eleanor n’hésita pas avant de répondre.

- Non ! Bien sûr que non, cette pauvre gamine est mentalement malade. C’est de soins dont elle a besoin, pas de traîner dans les tribunaux.

Carolyn opina.

- Mme Highlay n’a pas l’intention d’ébruiter cette histoire, tu t’en doutes bien. Je pense donc qu’il n’y aura pas de procès. Sandy subira une batterie d’examens par les psychiatres et ira ensuite en hôpital psychiatrique sur décision judiciaire.

- Qu’est-ce que Chrissie a fait de si terrible pour attiser la colère de Sandy ?

- Elle te l’expliquera elle-même.

La porte de la chambre s’ouvrit et une femme en robe de chambre bleue entra, le bras en écharpe.

Eleanor ne masqua pas sa surprise.

- Suzie ! Mais que fais-tu ici ?

Suzie Barclay jeta un regard entendu à Carolyn et s’adressa à sa collègue.

- Voir comment tu vas, pardi !

- Non, je veux dire... qu’est-t-il arrivé à ton bras ?

- Officiellement, je suis tombé dans les escaliers.

- Officiellement ?

- Officieusement… je garde ça pour moi.

Eleanor secoua la tête.

- Je ne comprends rien.

- Il n’y a rien à comprendre. Je suis venue voir comment tu allais.

Suzie s’approcha et soupira.

- Nous revoilà à nouveau toutes les deux enfermées entre quatre murs dans un hôpital… Comme au bon vieux temps.

Elles discutèrent encore un moment de sujets anodins, comme si rien ne s’était passé. Comme si la vie suivait un cours tranquille. Puis Suzie prit congé des deux femmes.

Eleanor reposa la tête sur l’oreiller et fixa la boite à musique.

- Elle est très jolie.

- C’est un cadeau de ma part. Prends en grand soin. Sais-tu qu’elle date du siècle dernier ! La personne qui me l’a vendue m’a fait comprendre qu’un objet était le témoin du temps qui passe. Cette boite à musique a traversé le siècle, connu les guerres, la prohibition, l’arrivée du rock n’ roll… Si seulement elle pouvait parler, elle en aurait des choses à raconter. Mais au lieu de ça, elle diffuse sa jolie mélodie comme elle l’a toujours fait depuis près de cent ans. C’est un peu comme faire un pied-de-nez au destin.

Eleanor fixa l’objet et sourit.

- Je vois ce que tu veux dire. J’en prendrais grand soin.

- Et puis, je veux que plus tard, tu la lègues à ta fille en lui expliquant l’importance de cet objet.

Eleanor observa Carolyn d’un air entendu, puis lâcha :

- Comment as-tu su ?

- Ca n’a pas été très compliqué. Il y a seize ans, lorsque Jim t’a plaqué, tu as piqué une colère dans le local de chimie. Tu as tout cassé. J’ai vraiment cru que c’était pour te défouler, pour exorciser ton chagrin d’amour. Mais cette colère, si elle était bien dirigée contre Jim, était d’une autre nature. Tu venais d’apprendre que tu étais enceinte.

Eleanor hocha lentement la tête.

- Oui. Ça a été une période extrêmement compliquée.

- Ellie… tu aurais dû m’en parler. Nous étions les meilleures amies du monde.

- Qu’aurais-tu fait ? Tu n’aurais rien pu faire. Personne ne pouvait rien faire.

- Tu l’as dit à tes parents ?

Eleanor acquiesça.

- Ca a été très difficile. Papa était furieux. Il m’a giflée avec une telle force que je suis tombée à la renverse. Ils ont décidé de m’envoyer dans ce centre de soin, à Boise, qui possède une section maternité.

- Mais tu n’as pas accouché dans ce centre, n’est-ce pas ?

- Non. J’y suis restée six mois. J’avais tellement honte que seuls les médecins connaissaient mon état. Lorsque mon ventre s’est mis à s’arrondir, je portais des vêtements larges.

- Comment as-tu connu la famille Jones ?

- Elliot Jones était médecin dans ce centre de soins. Il venait de trouver un poste à Los Angeles. Il savait que j’étais enceinte et que je ne voulais pas de l’enfant. Il était alors décidé que les Jones l’adopteraient à la naissance. Mais j’en avais plus qu’assez de ce centre. Je voulais partir. J’ai écrit une lettre aux parents en leur demandant de m’héberger jusqu’à la naissance de l’enfant. Ils ont accepté.

- Pourquoi avoir signé la lettre Suzie Barclay ?

Eleanor fit une moue.

- Ca faisait partie de la thérapie. Lors de nos séances au centre, le docteur Jones et moi avions un jeu. Il me demandait de m’identifier à une personne de mon entourage que je respectais. J’ai tout de suite pensé à Suzie. Elle était courageuse, elle faisait tout pour s’en sortir. Je l’admirais beaucoup. Alors, une partie de la séance consistait à dire « Si vous étiez Suzie Barclay, que feriez-vous… » Avoir signé la lettre du nom de Suzie était un clin d’œil entendu à nos séances.

- Chrissie a cru que sa mère était Suzie, car elle est tombée sur la lettre. Elle a retrouvé la trace de Suzie ici, à White River. Et c’est pour ça qu’elle a insisté auprès de ses parents pour venir étudier à Highlay High School. Elle voulait retrouver sa vraie mère.

Eleanor planta un regard nostalgique sur la boite à musique.

- Elle est au courant maintenant ?

- Elle ne sait rien. Elle pense toujours que Suzie est sa vraie mère.

- Il est temps pour moi d’avoir une discussion avec elle, n’est-ce pas ?

- Je crois qu’il est temps, en effet.

 

Carolyn sortit du couloir et emprunta l’allée menant à la salle d’attente.

KC et Chrissie attendaient sur les chaises situées au fond de la pièce. Lorsqu’elle vit Carolyn, Chrissie se leva.

- Je suis tellement désolée pour tout. J’ai… j’ai été odieuse avec Sandy. Jamais je n’aurais dû la traiter aussi mal. Tout ceci est ma faute.

Chrissie pleurait. Carolyn su alors que plus rien ne serait pareil pour la jeune fille. Elle venait de prendre conscience du mécanisme du bien et du mal. Elle allait devoir suivre une thérapie. Se retrouver avec un revolver pointé sur vous est un traumatisme auquel il est difficile de faire face.

Mais Chrissie avait pris conscience de ses actes à elle. C’était déjà un grand pas.

- Comme va Mme Prentiss ?

- Elle t’attend dans sa chambre.

Chrissie sursauta.

- Moi ?

- Elle a quelque chose à te dire.

- Elle doit m’en vouloir. Elle a bien raison.

- Non, ce n’est pas ça. Tu devrais aller la voir, maintenant.

- De quoi veut-elle me parler ?

- De choses importantes et… d’une boite à musique.

Chrissie se dirigea vers la chambre d’Eleanor. Carolyn et KC la suivaient du regard.

Parvenue près de la porte, elle hésita un instant, se tourna vers Carolyn.

L’avocate lui fit un signe de tête affirmatif.

Et Chrissie pénétra dans la chambre d’Eleanor, en route vers son destin.   

 

FIN

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Marie A 26/09/2014 21:37

Et ben voilà ! Tout est bien qui finit bien. On est soulagés de voir que tout le monde s'en sort -presque- indemne.

Sandy avait quand même l'esprit tordu, pour imaginer un plan pareil ! Mais c'est vrai que le traumatisme a dû être grand après la trahison de ses *amies*...

Chrissie s'en sort bien. Quelques larmes, et la voilà absoute... (c'est bien un homme qui a écrit ça :-D ). Je l'aurais envoyée nettoyer les sanitaires dans un centre pour anorexiques pendant la fin de l'année scolaire, au moins !

Pour l'identité de sa mère, il est vrai que l'idée nous a traversé l'esprit quand le dossier de Suzie n'avait aucune trace de grossesse ;-)

Quant à nos deux détectives de choc... on ne peut que leur recommander d'apprendre à réfléchir avant de foncer...

Bref... quel bel été on a passé en compagnie de ces demoiselles impulsives ! Merci pour ces petits moment hebdomadaires !

Mr. Peyton 27/09/2014 08:14

Superbe "review". Merci d'avoir pris le temps de lire cette petite enquête et de l'avoir si bien commentée :-)